Stéréotypes filles/garçons: Des femmes artistes dans un milieu majoritairement masculin

Date : 15 novembre 2017

L’association Ethnologues en herbe, en proposant aux jeunes de réaliser des enquêtes de terrain, les conduit à poser un regard ethnographique sur leur quotidien et à remettre en question tout ce qui leur paraît le plus banal. En utilisant ce questionnement et ce regard neuf, ils déconstruisent leurs préjugés.

En 2007, dans le cadre d’ateliers sur les stéréotypes filles/garçons, l’association Ethnologues en herbe a réalisé l’exposition « Questions de genre » dans laquelle elle questionne la place des femmes dans différents cadres (pratiques artistiques, mythologie, cadre scolaire,…), les avancées de la mixité et de l’égalité, ainsi que l’utilisation de signes extérieurs (vêtements, décoration de l’espace, etc.) pour revendiquer ou imposer une appartenance à l’un ou l’autre sexe.

Parmi ces thèmes, nous vous présentons ici quelques ressources quant à la place des femmes artistes à partir du début du XXème siècle dans un milieu majoritairement masculin, ainsi que sur la manière dont leur art a été peu à peu mis en valeur et a acquis une reconnaissance publique.

  • « Pourquoi n’y a t-il pas de grandes artistes femmes? »

Camille ClaudelEn 1970, l’historienne de l’art américaine Linda Nochlin écrit un des livres fondateurs sur la place de la femme dans l’art : «Pourquoi n’y a-t-il pas de grands artistes femmes ? ». Elle démontre comment, pendant très longtemps, les artistes femmes n’ont pas bénéficié des conditions de production ni de la promotion nécessaire pour accéder au statut d’artiste. En effet, si certaines femmes ont été reconnues (Artemisia Gentileschi à la Renaissance, Camille Claudel à la fin du XIXème siècle), elles étaient noyées dans une production artistique essentiellement masculines. Près de quarante après la publication provocatrice de Linda Nochlin, le Centre Pompidou a organisé en 2009 une exposition consacrée à l’histoire de l’art du XXème siècle et illustrée exclusivement d’œuvres de femmes accompagnées de citations d’auteures rappelant les contextes de création artistique. Ainsi, des extraits du récit ‘Une chambre à soi’ de Virginia Woolf revenait sur les conditions de production d’une œuvre : la question de l’espace privé, de l’espace d’exposition, de la liberté et de l’indépendance. L’exposition pointait aussi l’explosion de la présence des femmes dans la littérature, la philosophie, l’anthropologie, la photo ou le journalisme.

L’idée n’était pas de démontrer qu’il existe «un art féminin» ni de proposer un événement «féministe», mais de montrer une multiplicité de parcours et de points de vue d’artistes femmes qui ont autant fait l’histoire de l’art au XXème siècle que les hommes. Face à cette exposition, il était difficile de ne pas noter que les deux grands musées voisins, Le Louvre et le Musée d’Orsay, ne présentent pratiquement que des artistes masculins dans leurs collections.

  • Femmes artistes: les grandes étapes

D’après l’ouvrage de Florence Montreynaud, « Le XXème siècle des femmes » (Paris, Nathan, 1989), voici quelques éléments de chronologie sur l’histoire de l’art et des femmes au XXème et XXIème siècle en France…

  • 1900 – Premier atelier ouvert aux femmes à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts.
  • 1905 – Sonia Delaunay s’inscrit à l’Académie de La Palette.
  • 1908 – Exposition Rétrospective d’art féminin, hôtel du Lyceum, Paris.
  • 1911 – Lucienne Heuvelmans est la première femme à obtenir un Grand Prix de Rome en Art.
  • 1912 – Valentine de Saint-Point publie le Manifeste de la femme futuriste:  » Il est absurde de diviser l’humanité en femmes et hommes. Elle n’est composée que de féminité et de masculinité. Tout sur-homme, tout héros, si épique soit-il, n’est l’expression prodigieuse d’une époque que parce qu’il est composé à la fois d’éléments féminins et masculins, de féminité et de masculinité, c’est-à-dire qu’il est un être complet« .
  • 1913 – Première exposition d’Eileen Gray, très fameuse designer. La compositrice Lili Boulanger est la première femme à recevoir le Grand Pris de Rome en composition.
  • 1917 – Berthe Weill ouvre sa deuxième garderie à Paris.
  • 1923 – Odette Marie Pauvert est la première femme à recevoir le Grand Prix de Rome de la peinture.
  • 1926 – Exposition « Femmes peintres du XVIIIème siècle » à Paris.
  • 1927 – Charlotte Perriand expose le « Bar sous le toit » et est engagée comme collaboratrice de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret.
  • 1937 – Les femmes artistes d’Europe exposent au Musée du Jeu de Paume.
  • 1939 – André Breton invite l’artiste Frida Kahlo à participer à une exposition sur l’art mexicain.
  • 1951 – La collectionneuse d’art Peggy Guggenheim ouvre un musée consacré à sa collection à Venise. La designer Jannette Laverrière devient l’une des plus célèbres conceptrices de cuisines dans le monde.
  • 1961 – Niki de Saint Phalle organise sa première action de tir à Paris.
  • 1968 – Le premier catalogue Prisunic, emblème de la consommation française, associe de jeunes artistes femmes dont Gae Aulenti (qui sera l’architecte de la transformation en musée de la Gare d’Orsay) et Danielle Quarante.
  • 1972 – Les artistes Gina Pane, Tania Mouraud et Lygia Clark refusent de participer à l’exposition « Douze ans d’art contemporain » à Paris car elle ne présente que deux artistes plasticiennes.
  • 1973 – Dans le cadre du Salon de la Jeune Peinture, manifeste du groupe « Femmes en lutte » créé par de jeunes artistes. Première exposition annuelle de femmes « Féminie-dialogue » dans les locaux de l’Unesco.
  • 1977 – Jackie Buet crée le Festival international de films de femmes qui se tient à Sceaux puis à Créteil.
  • 1978 – Ouverture à Paris du Lieu-Dit, espace d’exposition pour les artistes femmes.
  • 1981 – Ouverture de la Galerie Librairie des femmes à Paris.
  • 1988 – La Biennale des femmes est organisée par l’Union des femmes peintres et sculpteurs au Grand Palis.
  • 1989 – Hélène Ahrweiler est nommée présidente du Centre Pompidou.
  • 1990 – L’école nationale des Beaux-Arts organise à Paris le colloque « Féminisme, art et histoire de l’art, ça c’est une autre histoire ! »
  • 1991 – Exposition « Féminin-Masculin. Le Sexe de l’art » au Centre Pompidou.
  • 2002 – Exposition « Sophie Calle. M’as-tu vue » au Centre Pompidou.
  • 2008 – Première grande rétrospective de l’artiste Louise Bourgeois en France.
  • 2009 – Exposition « elles@centrepompidou » consacrée aux artistes femmes des collections contemporaines et historiques.

 

  • Le sexe de l’art

En 1997, le Centre Georges Pompidou à Paris présentait l’exposition : «Féminin-Masculin, le sexe de l’art». Cette exposition montrait comment les productions artistiques du XXème siècle dépassent les «fatalités biologiques, anatomiques et culturelles » traditionnellement liées au sexe. Aborder l’art à travers la différence sexuelle, ce n’est pas opposer mécaniquement un art «masculin» à un art «féminin» mais essayer de montrer comment les œuvres sont traversées par la question au-delà du sexe, qui porte sur le genre des artistes qui les produisent.

Depuis l’exposition surréaliste «Eros» organisée par Marcel Duchamp et André Breton en 1959, aucune exposition n’avait questionné les rapports entre l’art et le sexe au XXème siècle. Cette exposition ne cherchait pas à identifier les rôles des uns et des autres mais à souligner l’apport déterminant des femmes et des homosexuels dans la création artistique. Au XXème siècle, coexistent deux courants : l’un, à partir de Pablo Picasso, s’inscrit dans la tradition classique de la différence des sexes conçue comme une opposition organique du masculin et du féminin; l’autre, à partit de Marcel Duchamp, inaugure un nouveau type de relations où les polarités du féminin et du masculin se brouillent.

L’exposition se divisait en 5 parties: La première, intitulée «L’origine du monde» (hommage à la toile célèbre de Courbet), présentait de nombreuses sculptures représentant de façon directe ou métaphorique les complémentarités ou polarités des organes génitaux. De nombreux artistes y étaient exposés : Pablo Picasso, Salvatore Dali, Jackson Pollock, Wilhem De Kooning et une femme : Louise Bourgeois. Dans la seconde, «Identité et mascarades», les œuvres illustraient comment la question du sexe est une affaire de rôles attribués et de changements de rôles, de masques et de transgressions. Beaucoup de femmes étaient exposées : Annette Messager, Cindy Sherman, Claude Cahun à côté de Marcel Duchamp, Michel Journiac, Gaëtan Gatian Clérembault. La troisième «sexion» intitulée «Histoires de l’œil» questionnait les regards «mâle et femelle». Du simple plaisir de regarder au voyeurisme, qu’est-ce que le regard féminin sur le sexe opposé et vice-versa ? Hans Bellmer, René Magritte et Paul-Armand Gette voisinaient avec quelques artistes ‘femmes’ comme Marie-Ange Guilleminot et Noritoshi Hirakawa. «Attractions et répulsions» illustrait les rapports hommes/femmes, accouplements, fusions, séparations à travers les œuvres de Rebecca Horn, Niki de Saint-Phalle, Nancy Spero, Louise Bourgeois, Lygia Clark et du côté masculin, Jean Tinguely, André Masson, Marcel Duchamp. La dernière partie de l’exposition intitulée «Histoires naturelles» montrait comment, hors de tout naturalisme justement, la question de la différence des sexes est prise dans un système d’images et de métaphores et comment la polarité féminin/masculin se dilue dans l’art. A l’appui, des œuvres de Gilbert et Goerge, Sigmar Polke, Alfred Stieglitz avec Kiki Smith, Georgia O’Keefe ou Ana Mendieta.